Le Temps 12.1.2005

ZURICH. Expérience originale dans l'Oberland zurichois. Contraint d'économiser, l'établissement a lancé un semestre d'apprentissage individuel. A la mi-temps de l'expérience, le bilan est positif.

Au Gymnase de Wetzikon, les professeurs ont été remplacés par des ordinateurs

Sofia (17 ans): «J'ai remarqué que je n'ai pas forcément besoin d'un prof pour apprendre la grammaire: avec un livre, cela reste mieux.» Kathrin (18 ans): «En général, je dors une heure l'après-midi. Ensuite je suis en forme pour travailler. Je n'arrête que quand cela n'apporte plus rien.» Elke (17 ans): «Je suis devenue plus ambitieuse.» Les trois jeunes femmes sont élèves de la N 5b au Gymnase de l'Oberland zurichois, à Wetzikon. A une année et demie de la maturité, elles expérimentent depuis la rentrée d'août un semestre d'apprentissage individuel.

Contrainte d'économiser 900 000 francs suite au plan d'austérité adopté par le canton, la direction du gymnase a fait contre mauvaise fortune bon cœur. Et introduit à l'essai l'apprentissage libre, qui lui permet d'épargner un cinquième de la somme. Pour les trois classes de la volée qui participent à l'expérience, tous les cours ont été regroupés le matin. Six branches – allemand, mathématiques, français, anglais, la branche principale et les sports – n'apparaissent plus qu'avec une leçon au programme. Les enseignants y sont à disposition pour fixer les objectifs à atteindre et discuter des problèmes qui se posent. Des tests ont aussi lieu régulièrement. Pour le reste, les élèves progressent seuls. Le temps qui doit être consacré à chaque matière en apprentissage libre est estimé à trois heures par semaine.

Lorsque les responsables du gymnase de l'Oberland zurichois ont présenté le projet, parents et élèves ont d'abord réagi avec scepticisme et anxiété. Martin Zimmermann, vice-recteur et responsable de l'expérience: «Dans un premier temps, tous les parents ont été effrayés. Puis ils se sont dit que cela pourrait être une chance, plutôt que de couper ici et là. Mais nous espérons que les parents remarqueront que nous devons faire des économies. Nous essayons en contrepartie de gagner autre chose.»

Elke confirme: «Ma mère était très remontée contre l'expérience. Elle a même menacé de me mettre dans une autre école, mais je ne voulais pas. Moi aussi, j'étais contre, au début. Après, j'ai trouvé que ce n'était pas si terrible. L'après-midi, j'apprends pour les autres branches, parce qu'il y a des échéances précises.» Kathrin craignait avant tout une perte des contacts sociaux. Si les liens avec les trois classes en auto-apprentissage se sont renforcés, elle regrette les pauses de midi passées avec les camarades des autres classes.

Les élèves sont confrontés à une situation qu'ils rencontreront plus tard à l'université: comment organiser son temps, où mettre les priorités, sur quelles branches se concentrer? Les trois jeunes femmes, interrogées en l'absence des enseignants, ne travaillent en aucun cas moins qu'avant. La pression a même augmenté. «Le temps ne compte plus. Je n'ai plus jamais de soirées libres: il y a toujours quelque chose que je pourrais encore faire», dit Elke. Constat identique de Sofia: «J'ai des meilleures notes en maths. Mais je ne peux presque plus jamais me coucher le soir avec le sentiment d'avoir terminé tout ce qu'il fallait.»

Les élèves ont toutefois gagné en indépendance, et mettent un point d'honneur à résoudre leurs problèmes seuls. Ils n'utilisent pas vraiment les heures de présence de leurs enseignants une fois par semaine, tout au plus à la veille d'une interrogation écrite. «Il y a une dynamique propre aux trois classes pilotes. Les filles en section littéraire viennent solliciter l'aide des garçons dans la classe de maths», a remarqué Irene Eicher, la prof d'anglais. Kathrin confirme: «Nous sommes plus soudés. Et si nous avons un problème particulier à résoudre, nous discutons de cela tout de suite, avec les collègues.» La situation d'apprentissage est aussi plus en phase avec la réalité. Obligés de choisir une émission en français à regarder régulièrement à la TV, les élèves ont vite remarqué que la TSR présentait un avantage de taille: les Romands parlent plus lentement que les Français. Après les réticences de départ, Elke, Sofia et Kathrin craignent maintenant le retour à l'horaire traditionnel dès le semestre d'été.

A la mi-temps de l'expérience, Hans-Ulrich Keller, prof de maths, constate: «D'habitude, on mâche le travail; pour beaucoup, maintenant, c'est plus difficile. A l'inverse, celles et ceux qui ont plus de peine à se laisser guider ont du succès.» Parce que le manuel se prêtait particulièrement bien à cette forme d'apprentissage, les élèves se concentrent pendant un semestre sur la géométrie des vecteurs. Les profs de maths de Wetzikon ont même élaboré en complément un livre d'accompagnement.

Le prof de physique, Bruno Capelli, ne travaille pas avec un seul manuel. Pour le thème de la rotation des corps solides, par exemple, il a indiqué trois sources possibles, qui doivent permettre de résoudre la série de problèmes soumis à la sagacité des élèves. «Les bons sont restés bons, il n'y a pas tellement de surprises», estime-t-il.

Le Gymnase de Wetzikon aimerait généraliser le principe des six mois d'apprentissage individuel à toutes ses classes une année avant la maturité. Le Conseil zurichois de l'éducation, qui a donné son feu vert pour le semestre d'essai, se prononcera au printemps sur la base d'une évaluation externe.